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oct
11
2011

L’écologie industrielle condamnée à la théorie ?

  En créant des synergies pour limiter les impacts sur l’environnement, le concept d’écologie industrielle apparaît très séduisant sur le papier. Pourtant, force est de constater que malgré la réflexion engagée et les projets lancés, les réalisations concrètes peinent à voir le jour.

Kalundborg. Cette ville du Danemark constitue encore le modèle à suivre des adeptes du concept d’écologie industrielle. L’idée paraît simple : considérer un territoire industriel comme un écosystème vivant. Au lieu du système linéaire industriel classique d’entrée de matières premières et de sortie de déchets, il s’agit de repenser le système circulairement. Concrètement, par la synergie entre entreprises ou à l’intérieur de l’entreprise, les déchets des uns deviennent les ressources des autres avec un recyclage tout au long de chaîne industrielle. Dans un contexte de raréfaction croissante de certaines matières premières et de réduction des impacts de l’industrie sur l’environnement, le concept fait mouche. A Kalundborg, ce sont près de 30 échanges entre entreprises qui ont été créés (1) permettant aussi de réaliser de nombreuses économies. 75 millions de dollars ont été investis pour un gain de 15 millions de dollars par an et une réduction de la consommation de pétrole de 20 000T par an (2).

Pourtant, le projet Kalundborg a débuté depuis les années 70 et ne trouve toujours pas de modèle comparable dans l’Hexagone. « Le problème de l’approche en France, c’est qu’elle reste essentiellement académique. », explique Emmanuel Riquelme gérant d’EWAM, un bureau d’étude spécialisé dans l’accompagnement du traitement de déchets industriels. De nombreux projets ont été imaginés mais peu atteignent le stade de la  réalisation  concrète.

Des projets qui peinent à devenir opérationnels
Ecopal, association d’entreprises créée en 2001 à l’initiative de la collectivité locale de Grande-Synthe (59) a été l’une des premières structures lancées pour impulser l’écologie industrielle en France. 10 ans après, l’association compte 200 entreprises membres et gère essentiellement des systèmes concertés de collecte de déchets pour les PME et TPE. Les synergies entre industries n’en sont qu’au démarrage. « Pour les industriels, Ecopal a longtemps été un club d’échanges de bonnes pratiques en matière de déchets plutôt qu’un lieu de réflexion pour envisager des synergies », explique Peggy Ricart directrice d’Ecopal. En 2007, une étude de flux est enfin lancée. Les flux entrants et sortants de près de 150 entreprises du territoire sont analysés. Bilan ? Une trentaine de synergies possibles ont été identifiées et sont aujourd’hui en phase de test : analyse des déchets, adaptation à l’activité de l’industriel qui le récupère etc. Mais la prochaine étape de formalisation des échanges risque d’être compliquée. « Les entreprises ont peur des autorités comme la DREAL car mettre en place un échange de déchets entre deux sociétés n’est pas anodin », insiste Peggy Ricart. Les procédures réglementaires pour des industriels très souvent classés ICPE sont souvent lourdes et coûteuses.

Certains acteurs pourraient aussi ne pas être pressés de voir ce concept se généraliser. « Les grandes entreprises spécialisées dans le traitement des déchets industriels qui contrôlent 80% de marché ont basé leur modèle économique sur les centres de stockage des déchets ultimes, le recyclage les intéresse moins », explique Emmanuel Riquelme. Quelle place pour eux dans un système où l’on ne cherche plus à se débarrasser de ses déchets mais à les valoriser grâce à une autre entreprise ? « Je pense qu’ils ont une carte à jouer en termes de conseil, car les industriels ou les pouvoirs publics n’ont pas leurs compétences techniques sur le sujet », relativise Peggy Ricart.

Mais c’est aussi une refonte totale du modèle économique industriel qu’il faut considérer pour obtenir des retombées telles que Kalundborg. Difficile pour une entreprise d’envisager sa compétitivité propre en s’imaginant dépendante d’une autre pour la récupération de matières premières ou l’élimination des déchets, tout en mettant les moyens pour assurer à son partenaire des déchets de qualité fixe et à une fréquence régulière. « Au-delà de l’échange de flux, c’est un contact qui doit se nouer entre deux chefs d’entreprises et dans les zones industrielles, il est très difficile de mettre en œuvre des réflexions collectives. », ajoute Jean-François Vallès dirigeant de Synopter, bureau d’étude spécialisé dans la gestion durable des parcs d’activité et des zones industrielles.

Les pouvoirs publics, levier de réussite du modèle ?
S’ajoute à cela qu’une fois les entreprises installées, certaines synergies ne peuvent pas matériellement aboutir du fait de l’implantation géographique des entreprises. « On croit que c’est plus facile d’intégrer de l’écologie industrielle au sein d’une nouvelle zone mais ça n’est pas toujours vrai. Si cette zone est attractive avec une haute valeur technologique on peut faire de la sélection à l’entrée, sinon on dépend de la décision d’implantation de l’industriel », explique Karim Tayeb, responsable mission stratégie du développement industriel durable à la communauté urbaine de Dunkerque. Difficile, en effet, d’obliger un industriel à se lancer dans ce type de démarche, tant les territoires d’implantation sont concurrentiels.

Cela n’empêche pas les pouvoirs publics de commencer à intégrer le concept de l’écologie industrielle dans le développement de leurs territoires. « C’est notre rôle de donner l’impulsion car les entreprises vivent très bien sans écologie industrielle. Il faut une structure neutre pilotant des programmes qui ne sont pas au cœur du projet de l’entreprise », ajoute Karim Tayeb. L’Etat a déjà montré son intérêt pour la question en finançant via l’ANR (Agence Nationale de la Recherche) le projet de recherche COMETHE (conception d’outils méthodologiques et d’évaluation pour l’écologie industrielle). Le projet s’est fini mi-2011 avec l’élaboration d’un guide à destination des territoires désirant engager une démarche d’écologie industrielle. Ecopal a fait partie des territoires pilotes du projet. L’association, financée à 75% par des fonds publics, n’en est qu’au stade d’expérimentation des synergies mais ses 10 ans de mise en relation des industriels constituent un terreau favorable pour le territoire. Mettre en relation, évaluer le potentiel économique pour les entreprises et favoriser l’implantation dans un lieu choisi, c’est ce qu’elle tente aujourd’hui de réaliser sur le dunkerquois. « Il faut trouver l’acteur crédible capable de connecter les acteurs et de mettre en œuvre des prestations techniques. Que cela soit une association d’entreprises, une collectivité ou un prestataire qui propose un nouveau service à travers l’utilisation des déchets », conclut Jean-François Vallès. Pas encore de recette miracle, donc, pour voir émerger un nouveau Kalundborg en France.

(1) : Quelques exemples de synergie : la raffinerie Statoil utilise l’eau du lac et fournit du gaz à Gyproc qui fabrique des panneaux en plâtre. La centrale électrique fournit du gypse à Gyproc et de la chaleur à la ville de Kalundborg ainsi qu’à une ferme piscicole.

novethic.fr

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