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juin
15
2011

Le risque majeur de la sortie du nucléaire réside dans sa « désinvention »

L’avant Fukushima est marqué par une renaissance du nucléaire. La catastrophe de Fukushima a eu pour conséquence le choix stratégique de « sortie du nucléaire » par des pays comme la Suisse et l’Allemagne, comme l’avaient fait certains pays (Italie, Suède, Philippines…) suite à la catastrophe de Tchernobyl en 1986. Le débat sur la sortie ou non du nucléaire est d’autant plus polémique que l’avant Fukushima a été marqué par une « renaissance du nucléaire » : en février 2010, on comptait 53 réacteurs en construction, 142 planifiés et 327 à l’étude, dans plus de 40 pays !

Le nucléaire est frappé par une pénurie des compétences et une perte des connaissances. Cette renaissance avait mis en exergue des problèmes importants de pénurie de compétences et de gestion des connaissances dans le domaine nucléaire identifiés des le début des années 2000 par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).

En 2002, Mohamed El Baradei, son directeur général, disait ainsi que « si nous ne faisons rien, nous pourrions nous retrouver à la fin de la décennie dans une situation où une renaissance du nucléaire en terme de personnel qualifié, de sûreté, les attentes des pays en développement et de notre futur seront perdus seront perdus en même temps que les connaissances et les savoir-faire accumulés pendant des générations (…). La gestion des connaissances nucléaires devrait inclure un plan de relève pour (…) la capitalisation des connaissances nucléaires accumulées ces soixante dernières années ».

La disparition des connaissances nucléaires, problématique dans un contexte de « croissance effrénée », pourrait l’être aussi dans un contexte de « décroissance effrénée » pour les pays qui ont décidé d’abandonner rapidement la filière. Dans le nucléaire, la connaissance est une valeur riche, construite sur une somme considérable de travaux, expériences et simulations. Elle s’enracine profondément dans une communauté humaine, une histoire longue pendant laquelle elle s’est accumulée. C’est un capital précieux et fragile.

Le risque majeur de la sortie du nucléaire réside ainsi dans sa « désinvention », qui serait d’atteindre un point de non retour menant à une perte définitive et irrémédiable des connaissances accumulées dans le domaine. Toutes les bases de données n’y suffiront pas : les processus de création de connaissances dans cette technologie de pointe sont si longs et si coûteux que toute « réinvention » serait impensable.

Peut-on, par exemple, garantir des opérations de démantèlement ou de stockage des déchets, des processus courant sur plusieurs générations, avec un capital scientifique et technique général qui tend à s’étioler voire disparaître ? La « désinvention » n’est pas un simple oubli plus ou moins involontaire, mais la perte progressive de la capacité à concevoir des objets complexes, au point que la « réinvention » de ces objets serait d’un coût prohibitif.

Le terme de « désinvention » a été utilisé dans le domaine nucléaire militaire lors du traité de 1996 d’interdiction des essais nucléaires. Ce traité pose des problèmes aux pays signataires comme la France : dans l’attente d’un traité hypothétique crédible et fiable d’éradication des armes nucléaires sur la terre, les pays membres du conseil de sécurité de l’ONU doivent continuer à fabriquer des armes nucléaires pour assurer la dissuasion, mais sans les tester. Or, fabriquer un engin aussi complexe qu’une arme nucléaire ne peut se faire sans la maîtrise de phénomènes spécifiques qui étaient la raison d’être des essais. A priori, on pourrait se réjouir d’une « désinvention » de l’arme nucléaire, mais que deviendrait alors le principe même de dissuasion ?

Dans le domaine civil, un autre exemple de « désinvention » est celui de la « filière des neutrons rapides », illustrée en France par le fameux projet de surgénérateur Superphénix. Conçue au début des années 1970 comme une solution durable vis-à-vis de l’approvisionnement en uranium et de l’accroissement de la demande énergétique, le développement de cette technologie a décliné au début des années 2000. La génération pionnière de la filière est partie à la retraite sans être renouvelée, et les installations se sont dégradées. Trente ans d’investissements considérables dans une technologie durable, dont les avancées seront sans doute utiles à un moment ou un autre… Tout cela pour rien ?

Investir dans les connaissances nucléaires pour une stratégie efficace de développement ou de sortie. Pour pallier le risque de désinvention dans le domaine de l’armement nucléaire, des pays comme la France et les Etats-Unis investissent dans des dispositifs visant à conserver le corpus de connaissances nécessaires. L’AIEA a également lancé en 2002 un vaste programme pour créer une base de connaissances internationales sur la filière des neutrons rapides afin « de préserver cette technologie jusqu’à ce que le besoin économique, qui peut apparaître dans trente ans ou plus, devienne apparent ».

Ces dispositifs de gestion des connaissances (knowledge management) sont lourds et coûteux, mais ils sont indispensables à notre pays pour mettre en œuvre une stratégie efficace de développement ou de sortie du nucléaire, nous éviter un phénomène de « paralysie stratégique » et conserver les avancées scientifiques et techniques que le développement du nucléaire a suscité.

lemonde.fr

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